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Course au vaccin contre le Covid-19 : la recherche du « bien commun » n’a jamais semblé aussi loin

Publié le 31 mars 2020

Article de Philippe Frouté, maître de conférences en sciences économiques à l'AEI International School de l'UPEC, publié sur The Conversation France.

The Conversation France
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le 31 mars 2020

Dans l’avant-propos de son ouvrage, l’Économie du Bien Commun, Jean Tirole, prix « Nobel » d’économie en 2014, questionne la capacité de l’économie de marché à gagner les cœurs et les esprits en ouvrant son propos par la question suivante : « où est passé la recherche du bien commun ? » Une question qui se pose plus que jamais en cette période de pandémie…

En effet, le récent scandale autour de la tentative américaine de s’emparer des droits de l’entreprise biopharmaceutique allemande CureVac liés à la production d’un vaccin contre le Covid-19 illustre bien que la recherche du bien commun reste un objectif lointain.

Ce laboratoire privé allemand, travaillant sur un vaccin contre le Covid-19, aurait ainsi fait l’objet début mars d’une offre de rachat (démentie) de la part du président des États-Unis Donald Trump pour près d’un milliard de dollars.

Ce cas révèle que, malgré les circonstances exceptionnelles, les déterminants de la production de médicaments obéissent toujours aux règles de l’économie industrielle et à la recherche de profit, sous-tendues par l’objectif de constitution de monopoles.

Créer la rareté pour plus de profits

C’est un point relativement peu pris en compte dans l’économie de la santé jusqu’à présent. Les travaux de cette discipline relativement récente portent en effet surtout sur les besoins des populations et la demande de soins, alors que l’offre reste avant tout le fait du secteur privé et des laboratoires pharmaceutiques.

Cette tentative de constitution de monopoles est parfaitement illustrée par le chapitre dédié à ce sujet de l’ouvrage des économistes Gregory Mankiw et Mark Taylor, Principes de l’économie. Dans ce texte, on apprend en effet que la cause fondamentale de l’apparition des monopoles se situe dans les barrières à l’entrée qui permettent à une entreprise de rester le vendeur unique sur un marché parce que les autres firmes ne peuvent y entrer.

Parmi les causes principales de l’existence des barrières à l’entrée, on trouve les situations où le gouvernement donne à une entreprise le droit exclusif de produire un bien ou un service. C’est précisément le cœur de l’opposition entre les gouvernements de Donald Trump et d’Angela Merkel.

Acquérir, dans le premier cas, ou conserver, dans le second, les droits de production du vaccin. Dans le cas de l’administration américaine, selon les informations parues dans la presse, il s’agissait également de restreindre l’utilisation du vaccin au seul territoire américain.

La logique est simple : une situation de monopole permet de réduire la production et de créer la rareté qui va permettre d’accroître les prix donc les profits. En situation concurrentielle, la concurrence oblige à baisser les prix pour pouvoir vendre plus. In fine, les quantités produites seront plus importantes mais les profits auront fondu comme neige au soleil pour les entreprises. La seule façon pour elles de retrouver des profits serait de pouvoir discriminer entre les clients.

De nouveaux modèles émergent

Le conflit entre les gouvernements américains et allemands est donc bien celui d’une course au monopole. Nous pouvons donc dans ce contexte reprendre l’interrogation liminaire de Jean Tirole. Où est passée la recherche du bien commun ? Face à cette pandémie, ne serait-il pas temps de travailler sur la macroéconomie de l’offre de soins à l’échelle mondiale afin que la production de soins échappe aux intérêts privés et soit pensée, d’abord, pour satisfaire les besoins des populations ?

Dans d’autres secteurs, comme celui de l’éducation, des initiatives vont déjà dans ce sens. De nombreux éditeurs mettent leurs manuels en ligne gratuitement pour permettre aux élèves de continuer à travailler malgré le confinement. Les universités proposent également aux étudiants de continuer à étudier en ligne et des solutions pour valider leur semestre et pouvoir postuler sur le marché du travail à la rentrée.

Cette période est aussi propice au développement de nouveaux modèles d’innovations. Citons l’exemple des masques de plongée Decathlon qui sont utilisés de manière ingénieuse pour pallier le manque de respirateurs en Italie ou celui des projets d’open science.

Le masque de plongée qui se transforme en respirateur d’urgence (Corriere della sera, 23 mars 2020).

Dans son blog, Jacques Attali écrit que : « Chaque épidémie majeure, depuis 1 000 ans, a conduit à des changements essentiels dans l’organisation politique des nations, et dans la culture qui sous-tendait cette organisation ».

Souhaitons que ce qui émerge de la crise soit un nouveau modèle plus ouvert et collaboratif centré sur la recherche du bien commun plutôt que sur la défense des intérêts privés.The Conversation

Philippe Frouté, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.