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Vol libre : comment faire comprendre que liberté ne rime pas toujours avec sécurité ?

Publié le 16 juillet 2020

Article de Mathias Szpirglas, maître de conférences, chercheur à l'Institut de Recherche en Gestion, IAE Gustave Eiffel, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC).

Photo Vol libre The Conversation
Photo Vol libre The Conversation
Date(s)

le 9 juillet 2020

Aujourd’hui, le rêve d’Icare est accessible à peu près tout le monde et ceci avec un minimum d’équipement et de formation : une aile, une sellette et un casque. Mais, avec une moyenne de 14,22 morts et environ 200 accidents graves par an, le vol libre, activité consistant à piloter un planeur ultra léger sans motorisation (deltaplane, parapente…), souffre d’un manque de culture de la gestion des risques.

En effet, les fabricants proposent des équipements présentant une fiabilité passive accrue et une prise en main tellement facile qu’ils tendent à faire oublier aux pratiquants la nécessité de gérer les risques.

Afin de faire face à ces lacunes en matière de gestion des risques et à ses conséquences en termes d’assurance et d’acceptabilité de l’activité, la Fédération française de vol libre (FFVL) a mis en place ces dernières années des dispositifs pour diffuser une véritable culture de la gestion des risques chez ses licenciés.

Diffuser une culture de la gestion des risques

Ces dispositifs visent la mise en place d’un système proche de ce que des chercheurs de l’université de Berkeley ont théorisé dans les années 1990 comme étant une « organisation hautement fiable » (HRO), c’est-à-dire qui produit des niveaux de sécurité inégalés.

Il ressort que chaque dispositif mis en place récemment à la FFVL participe à donner un rôle d’« animateur » de leur sécurité à chacun des licenciés les aidant à reconfigurer et interroger les règles et l’environnement dans lequel ils évoluent.

Par ailleurs, ils encouragent la diffusion d’une culture de la gestion des risques tant individuelle que collective, à tous les instants de la pratique.

Cependant, alors qu’à la différence de la plupart des activités aéronautiques supervisées par la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) qui ont développé au fil du temps des routines, des règles et des organisations particulièrement sûres, les activités de la FFVL, en tant qu’activités de loisirs sportifs ne répondent que partiellement aux caractéristiques des HRO.

Celles-ci doivent en effet remplir certaines conditions. En premier lieu, les HRO supposent un niveau élevé d’expertise et de compétences et une attention particulière et générale à toutes les dimensions de la fiabilité.

La formation n’est pas obligatoire

Or, en France, à l’inverse de l’Allemagne par exemple, il n’est pas obligatoire de recevoir une formation adéquate ni d’obtenir une qualification spécifique pour pratiquer le vol libre. En revanche, des listes de vérification matérielle et mentale (check-list) ainsi que la visite avant vol (ou prévol), restent des pratiques courantes.

Par ailleurs, les HRO ont pour principe de développer une forte capacité à prévoir tout ce qui peut arriver. Les pilotes de vol libre manquent très souvent d’une capacité à produire des représentations cohérentes avec leur environnement, car ils évoluent dans un milieu qu’on ne voit pas (l’air) et qu’on ne peut se représenter qu’au travers de la perception et de l’interprétation de signes plus ou moins saillants.

De plus, dans le vol libre, certaines règles d’action figent les raisonnements des pilotes en les empêchant d’agir dans une situation évolutive. Les HRO engagent, au contraire, les acteurs dans un ensemble complexe et changeant de règles, de processus et de pratiques pour éviter l’échec.

Ces organisations autorisent également une reconfiguration des rôles en cas d’urgence. Contrairement à d’autres sports de montagne ou à risques, les licenciés du vol libre restent généralement peu conscients de la résilience fournie par le groupe et plus largement par l’organisation de leur pratique collective.

Partant de ce constat, la FFVL a mis, depuis 2 ans, à disposition des pratiquants des dispositifs de gestion des risques qui s’insèrent dans une stratégie cohérente.

L’étude que nous avons menée sur le vol libre avait pour objectif la mise en place d’un cadre analytique pour comprendre en quoi ces dispositifs contribuent à changer les pratiques de manière à diffuser une véritable culture de la sécurité.

Grille construite pour analyser la nature et l’impact des dispositifs mis en place par la FFVL. Auteur

Il permet de comprendre comment les acteurs peuvent à la fois évaluer la nature des situations dans lesquelles ils évoluent (situations à risques connus ou inconnus) et de concevoir les règles d’action pour y faire face (agir selon les règles ou réviser les règles existantes).

Partager les bonnes pratiques

Ces dispositifs sont censés répondre à la plupart des exigences d’une HRO. Tout d’abord, il s’agit d’accroître l’expertise et d’améliorer les compétences du pilote afin de mieux faire face aux situations à risques connus et d’être prêt à agir de manière adéquate en cas d’occurrence de situations inconnues ou incertaines (par exemple, la SIGR).

Ensuite, elle permet également aux pilotes de vol libre d’acquérir une culture de l’échec et des retours d’expérience utiles à la pratique de leur activité en accordant toute l’attention nécessaire à chaque dimension de la fiabilité (c’est le cas des AS).

Il convient d’interroger le rôle d’Animateur Sécurité dans la communauté française du vol libre pour comprendre comment construire sa légitimité et organiser un réseau efficace pour favoriser la diffusion d’une culture de la gestion des risques en son sein.

Enfin, la pratique collective du vol libre est encouragée en montrant que chaque pilote ou groupe de pilotes peut apparaître comme une source de fiabilité. Ainsi, tout pilote pourra faire connaître à la communauté ses bonnes pratiques de gestion des risques et sa capacité à soulever de nouvelles questions d’intérêt (cf. les BIP).

Ces dispositifs devraient permettre de fournir à la communauté du vol libre une résilience accrue en favorisant les interactions vigilantes entre les pratiquants afin de détecter et d’évaluer au cours de l’action les situations à risques, saillantes ou émergentes.

Les recherches en cours devraient à présent permettre de comprendre comment cette population hétérogène des praticiens du vol libre fait « communauté » de manière à partager plus largement cette culture de la gestion des risques.


Mathias Szpirglas, maître de conférences, chercheur à l'Institut de Recherche en Gestion, IAE Gustave Eiffel, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) publié sur The Conversation France.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.