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TPE : face aux licenciements, le conseiller du salarié appelé à monter en puissance

Publié le 29 juin 2020

Article de Philippe Sin, PHD Candidate et François Grima, professeur des Universités, Université Paris-Est Créteil (UPEC), publié sur The Conversation France.

The conversation
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Date(s)

le 25 juin 2020

Le conseiller du salarié reste à ce jour un militant syndical peu connu et médiatisé. Pourtant, ces syndicalistes, qui militent également dans des grandes entreprises, sont les seuls à pouvoir intervenir légalement dans les très petites entreprises de moins de 11 salariés (TPE) où les organisations syndicales ne peuvent être présentes.

Compte tenu des mouvements économiques à l’œuvre (développement de l’entrepreneuriat, notamment des microentreprises, stoppé par le déferlement de la crise économique mondiale dû au coronavirus, prévision de licenciements économiques), les recours à des conseillers du salarié sont certainement amenés à se répandre.

Pour mieux comprendre comment ces individus militent, nous nous sommes entretenus avec 32 d’entre eux sous forme d’entretiens semi-directifs d’une durée moyenne d’une heure et quinze minutes.

La collecte de données s’est située entre 2016 et 2019 et a fait l’objet d’une analyse qualitative à partir de laquelle, nous avons construit une typologie de profils militants afin de mieux les cerner.

Trois profils se sont distingués : le « bon soldat », le « défenseur des droits » et le « combattant ». Chaque profil porte des stratégies et des tactiques propres.

Le « bon soldat », loyal et dévoué

Dans ce profil, le conseiller du salarié, qui est encore peu expérimenté syndicalement, manifeste un réel souci de bien faire son travail de militant de terrain dans les TPE peu habituées au fait syndical :

« C’est plus compliqué d’être conseiller du salarié que d’être délégué du personnel. Il faut être capable d’aller dans les entreprises… Je fais un travail de syndicaliste, simplement s’ils ont une bonne image de mon travail ils auront une bonne image du syndicat que je représente » (Manuel).

Dans son entreprise, il évite les mandats qui l’obligeraient à se confronter avec la direction et porte plutôt un mandat de comité d’entreprise :

« Prendre le mandat de délégué du personnel c’est officialiser quelque chose derrière une étiquette syndicaliste. Le mandat de comité d’entreprise est plus neutre, plus ludique… Celui de délégué du personnel a un autre relationnel, peut-être plus conflictuel, et je ne voulais y aller trop dans le conflictuel… » (Jean).

En s’engageant dans le mandat de conseiller du salarié, il suit les directives de son organisation syndicale à laquelle il veut montrer son dévouement et sa loyauté. Il prend toutes les demandes d’assistance des salariés en tenant compte de ses disponibilités et les renvoie vers un collectif de syndicalistes dont il est membre lorsqu’il veut éviter un échec :

« Quand j’ai un entretien avec le salarié et que je ne suis pas disponible, je leur donne toujours des bonnes adresses pour avoir des consultations gratuites avec un avocat… donc il y a toujours le réflexe à apporter des informations aux gens surtout si elles sont désemparées… » (David).

Son engagement repose sur l’apport de compétences, mais vise aussi à protéger les salariés du licenciement. Il utilise le crédit d’heures légales autorisées par son mandat et n’empiète pas sur son temps personnel. Il assiste les personnes à minima devant leur employeur lors d’un entretien préalable à un éventuel licenciement.

Son relationnel avec le salarié est bref et sans suite. Il ne tente pas de syndicaliser le salarié après l’entretien, ni à lui prodiguer des conseils supplémentaires :

« On connaît la règle du jeu. On sait ce que l’on doit faire. On sait aussi qu’on n’a pas beaucoup le temps de développer des relations… J’ai assisté une personne qui devait être licenciée et qui ne l’a pas été. Elle m’a remercié effectivement. Mais je n’ai aucune raison de revoir la personne » (Patrick).

Le « défenseur des droits », expert en négociation

C’est un militant plus autonome, plus expérimenté que le « bon soldat ». Dans son entreprise, il est souvent délégué du personnel confirmé ou délégué syndical.

Il évite les mandats de type comité d’entreprise où l’étiquette syndicale est plutôt effacée. Il a une forte écoute du salarié. Son engagement en tant que conseiller du salarié repose sur son intérêt pour la technicité de la fonction. C’est un militant bien formé sur le plan relationnel et technique. Il aime défendre le salarié par une approche notamment juridique :

« J’ai été désignée déléguée syndicale par le syndicat. Je suis la seule représentante au sein de mon entreprise. J’ai pris de l’ampleur… le syndicat a vu que j’avais des connaissances juridiques et m’a proposé de devenir conseiller du salarié. J’ai accepté, ensuite j’ai suivi une formation. Et là, super formation avec des gens très bien… » (Sylvie).

À la différence de la stratégie du « bon soldat », le militant amène le salarié ici dans un jeu de donnant-donnant. Il le pousse, sous couvert de menaces de ne pas le prendre en charge, à entrer dans sa « sphère d’influence » :

« J’ai eu des salariés que j’appellerais des salopards… des gens qui ne disent pas tout… Je les assiste quand même… alors je les fais parler, il faut que je détecte ce qui est important… » (Jacques).

Par son intervention devant l’employeur, le « défenseur des droits » cherche à réduire la peine infligée aux salariés :

« J’ai aussi une culture en communication, de journalisme d’investigation. Je pense que mon côté professionnel a déteint sur ma personnalité pour vraiment investiguer, aider les autres et trouver la faille dans une action syndicale » (Mina).

Le « combattant », militant ardent

C’est un vétéran du militantisme syndical. Il est très expérimenté avec un vécu syndical fort. Il est au minimum délégué syndical confirmé, représentant syndical voire secrétaire général de syndicat.

Il sait nouer un relationnel fort et très rapidement avec les salariés qu’il assiste. C’est un guerrier et un stratège. Malgré les mandats cumulés, il s’attache à assister les salariés des TPE, mais ses interventions sont résolument tournées vers un combat pour les salariés.

Lors de la prise de contact avec ces derniers, son engagement reste rapide, car il se conçoit dans une logique de secours à des salariés qui sont confrontés à des employeurs peu éthiques :

« Si je n’étais pas là, ils auraient licencié les gens comme de la merde. Les mêmes patrons qui nous appellent plus “syndicalistes”, mais “partenaires sociaux”, ou le compromis historique, ces gens-là ont décidé de faire du fric sur le dos des travailleurs. Il n’y a pas de compromis… » (Pierre).

Lors de son intervention dans la TPE, son engagement est total. Il ne manifeste aucune peur devant l’employeur :

« Si le patron est violent et qu’il essaie de m’interdire de parler, je me montre aussi dur et je monte le ton. Je menace d’appeler l’inspection du travail, et là, en général, il se calme… » (Alphonse).

Il suit une logique de rapports de force et de confrontation avec l’employeur et n’hésite pas à porter le conflit jusque devant les tribunaux. Il s’investit dans une logique d’action reposant sur sa propre morale. Son investissement s’explique aussi par sa volonté d’aider un public qui apparaît défavorisé par rapport à celui des grandes entreprises où l’accès à un délégué syndical est facilité :

« La confédération ne sait même pas ce que c’est que les conseillers du salarié. Pour les salariés, on passe pour des extra-terrestres ou je ne sais pas quoi. Je ne sais pas l’image qu’ils ont de nous. Ce que je sais c’est qu’ils sont contents de nous trouver. Quand ils nous voient, ils ont l’impression de voir Dieu. On voit la misère sociale, on est dans un monde violent… Il y a une violence dans les TPE qu’on ne connaissait pas avant » (Pascal).

En conclusion, le conseiller du salarié apparaît comme une nouvelle forme de militantisme syndical qui vise à être en phase avec le développement de l’entrepreneuriat individuel et familial que représentent les TPE. C’est un militantisme dont la solidarité est orientée vers des populations jusqu’ici inorganisées et qui pourrait préfigurer les futurs engagements militants face au travail dit « ubérisé ».

 

Philippe Sin, PHD Candidate et François Grima, professeur des Universités à l'Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) publié sur The Conversation France.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.