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[The Conversation] Covid-19 : comment la gendarmerie nationale s’est mise au télétravail

Publié le 13 janvier 2022

Un article de Joan Le Goff, Professeur des universités en sciences de gestion à l'UPEC.

The Conversation - ©Shutterstock
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Date(s)

le 5 janvier 2022

Au printemps 2020, pour limiter la propagation de la pandémie, toutes les organisations, y compris celles dédiées à la sécurité et à la défense, ont dû mettre en place le télétravail autant que possible. Ainsi, pour la première fois de son histoire, la gendarmerie nationale a autorisé cette pratique pour ses personnels militaires, pratique qui était jusqu’alors exclusivement réservée aux personnels civils.

Ce changement notable a suscité son lot de réticences. Pour autant, il ressort des résultats d’une recherche conduite dans le cadre d’une convention de formation entre l’École des officiers de la gendarmerie nationale (EOGN) et l’IAE Gustave-Eiffel (Upec) que les militaires ont réussi à s’approprier le télétravail dans un contexte de gestion de crise pourtant compliqué.

Servir en tout temps et tout lieu… depuis chez soi ?

L’idée qu’un militaire puisse remplir ses missions depuis son salon a longtemps semblé saugrenue. Effectivement, bien que le télétravail ait été conceptualisé en 1975 par un ancien membre de l’US Air Force, cette pratique était jugée inadaptée au monde militaire ; elle semblait favoriser une perte du contrôle du commandement sur les subalternes et un affaiblissement de la cohésion de l’institution.

En France, il faudra attendre 2020 pour fixer explicitement les conditions du travail à distance des militaires, avec une problématique complexe : en effet, si, d’un côté, tous les militaires des forces armées ont le devoir de servir en tout temps et en tout lieu ; d’un autre côté, l’encadrement militaire doit garantir la protection de son personnel pour durer.

C’est ainsi que, sous le signe de l’urgence et quasiment du jour au lendemain, les états-majors et les services de gendarmerie se sont vidés et des centaines de militaires ont dû, pour la première fois dans l’histoire de cette institution séculaire, apprendre à travailler depuis leur domicile (il ne s’agit pas, bien sûr, du gendarme de brigade ou d’escadron mobile qui a, au contraire, été un des rares agents de l’État ou des fonctions territoriales à être sur le terrain, auprès des populations : cf. l’opération #RépondrePrésent).

Si un tel changement n’est évidemment pas anecdotique dans les entreprises, il l’est encore moins ici car, pour une organisation hiérarchique très verticale, le télétravail vient profondément modifier la façon de commander et oblige à laisser plus d’autonomie aux subordonnés, sans supervision directe.

Un gendarme est censé servir en tout temps et en tout lieu. Vincent Desjardins/Pxhere, CC BY-SA

Le 11 mars 2020, la cellule de crise de la gendarmerie nationale anticipe la fermeture des établissements scolaires qui sera annoncée le lendemain et diffuse sa nouvelle organisation. Il faut assurer la continuité du service public de sécurité, mais aussi veiller à la santé du personnel et appréhender une variable très terre à terre : la garde des enfants non accueillis à l’école. Les gendarmes sont aussi des parents, avec une vie de famille…

De façon réactive, diverses solutions administratives sont imaginées (travail à distance, autorisation d’absence classique, mission sans frais à domicile, etc.), soutenues par la célérité des services informatiques qui (re)configurent et distribuent des ordinateurs portables autant que de besoin. Il faut noter que la montée en puissance du télétravail a été assimilée à un risque accru d’intrusion dans les réseaux : dès le 19 mars, la cyberdéfense est passée en mode « écarlate » tandis que le Service des technologies et des systèmes d’information de la sécurité intérieure de la gendarmerie (STSISI) a mené de nombreuses campagnes de sensibilisation du personnel sur ce sujet.

Parfois, c’est le système en bordée qui est retenu, notamment dans les unités opérationnelles pour assurer les missions en lien avec le public : un travail plusieurs jours sur site, puis une durée équivalente à domicile, dans le but de protéger le personnel tout en menant à bien les opérations. Finalement, la continuité de l’activité a eu lieu, en dépit de la montée en puissance des missions de sécurité publique dans cette situation sans équivalent sur le territoire national.

Lors du second confinement, les enseignements ont été tirés et la gendarmerie était en ordre de marche. Les outils (équipements informatiques et réseaux) ont été consolidés, les cadres se sont adaptés sans réserve à un suivi à distance et aux visioconférences, une circulaire et une note ont donné des consignes claires en balayant l’intégralité du champ des possibles.

Bilan positif

Les entretiens semi-directifs de l’étude qualitative menée auprès de cadres et de sous-officiers du corps technique et administratif (fonctions de soutien) ont globalement révélé un satisfecit quant au déploiement du télétravail (ce bilan ne se substitue pas, évidemment, au retour d’expérience de la cellule nationale Retex).

Sur le plan professionnel, les militaires interrogés ont notamment eu le sentiment de gagner en productivité et d’acquérir de nouvelles compétences. Les tâches administratives ou de mise à jour d’enquêtes administratives ou judiciaires dans les unités ont pu être menées à distance. Sur un plan personnel, l’un des aspects positifs particulièrement soulignés a été la réduction des temps de transport et l’augmentation du temps passé avec les proches. Un argument avancé par nos répondants – qui se retrouve d’ailleurs dans tous les secteurs :

« Pouvoir travailler de chez soi, c’est bien surtout pour ceux qui ont un délai de route pour aller au bureau. Ça simplifie un peu la vie ».

Des problèmes ont néanmoins été constatés. Outre l’accès partiel aux applications professionnelles et la lenteur du réseau, les militaires ont également fait part de leurs difficultés à créer un espace adapté au domicile. La cohabitation de la vie familiale avec la vie professionnelle a souvent été jugée comme une source de distraction potentielle. Un gendarme le reconnaît :

« Chez moi, je travaillais sur une petite table Ikea pas très pratique ».

Une impression de perte de cohésion au sein du service a été évoquée par certains (par exemple entre ceux qui pouvaient pratiquer le télétravail et ceux qui ne pouvaient travailler qu’en présentiel) :

« Au début, ça a généré pas mal de tensions entre personnels et parfois au sein du même bureau »

Cependant, ce regret est à modérer compte tenu de la force de l’esprit de corps dans les unités de gendarmerie et de la solidarité qu’il entraîne.

Les personnes interrogées se sont déclarées plutôt prêtes à renouveler l’expérience de télétravail. Les réticences initiales, feutrées, voire les craintes inavouées de l’encadrement, se sont estompées devant un bilan positif et un constat : la chaîne hiérarchique et les missions n’ont pas été altérées.

Des solutions peuvent en outre être apportées afin de minimiser l’impact négatif du télétravail. Il s’agit, entre autres, de renouveler le parc informatique, de mieux former les équipes à cette pratique ou de développer le management par objectif pour que le personnel gagne en autonomie et en esprit d’initiative. Un de nos répondants souligne qu’à l’avenir, cette liberté d’organisation pourra fluidifier le travail :

« Même si on n’a pas accès à tout en télétravail, c’est clair maintenant que ça peut dépanner ».

Le travail en distanciel sur site tiers (brigade de proximité au plus proche du domicile personnel) a également été plébiscité et semble permettre d’exercer dans les meilleures conditions, en offrant la possibilité d’avoir accès aux mêmes ressources que dans l’unité d’origine tout en limitant les contraintes liées au travail depuis le domicile (espace, concentration, etc.). Enfin, les progrès numériques rendus nécessaires pour permettre le télétravail ont été mis à profit pour améliorer le travail en mobilité des gendarmes et des opérationnels.

Sur tous ces points, l’écho des préconisations de la cellule Retex sera décisif, dans une logique de « roue du changement », vertueuse. Ce travail à distance peut en effet constituer un atout supplémentaire permettant d’assurer la continuité du service, par exemple lorsqu’une brigade est détruite à la suite d’une inondation, comme cela a été le cas à Saint-Martin-Vésubie (Alpes-Maritimes) en octobre 2020, ou dans des situations plus ordinaires, pour faciliter une difficulté personnelle temporaire qu’un militaire pourrait rencontrer.


Lieutenante Julie Meigel, cheffe du groupe soutien ressources humaines au sein du groupement de Gendarmerie départementale de la Haute-Marne, a co-rédigé cet article.The Conversation

Joan Le Goff, Professeur des universités en sciences de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.