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Coopératives, supermarchés solidaires… Devenir une organisation alternative ne s’improvise pas !

Publié le 7 juin 2021

Un article de Bénédicte Vidaillet, professeure agrégée des universités, Université Paris-Est Créteil, Amina Béji-Bécheur, professeure des universités, membre de l'Institut de Recherche en Gestion, Université Gustave Eiffel et Fabien Hildwein, Maître de conférences en sciences de gestion, Université Sorbonne Paris Nord.

The conversation -  © Dossier de presse La Louve / Denis Meyer
The conversation - © Dossier de presse La Louve / Denis Meyer
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le 2 juin 2021

Qu’y a-t-il de commun entre un supermarché coopératif, un living lab, une plate-forme de financement participatif solidaire ou un groupe de lanceurs d’alerte ?

Face à un modèle capitaliste dont les critiques dénoncent le caractère prédateur et destructeur, des citoyens s’organisent pour résister et montrent que des alternatives restent possibles et existent déjà, à l’instar du mouvement de protestation contre la disparition de jardins ouvriers dans le nord de Paris pour faire place aux infrastructures olympiques.

L’examen attentif du fonctionnement de ces organisations alternatives ou « utopies réelles », du nom de l’ouvrage du sociologue américain Erik Olin Wright, met en avant leur volonté, leur capacité mais aussi leurs difficultés, à mettre en œuvre une gouvernance démocratique, une inclusion sociale et une performance qui intègre mieux les dimensions écologiques et sociales.

Des idéaux de démocratie

Les recherches réunies dans l’ouvrage Organisons l’alternative ! que nous avons coordonné ne visent pas seulement à penser théoriquement ces autres options, mais aussi, et peut-être surtout, à questionner leur concrétisation, à entrer dans la cuisine organisationnelle qui les rend possibles au quotidien. Il s’agit de montrer, comme cela a récemment été fait pour la finance citoyenne, la variété des organisations dans lesquelles ces alternatives peuvent être mises en place.

Les études portent sur quatre grands groupes d’organisations. Le premier se compose d’organismes bancaires, de plates-formes de financement participatif ou de mutuelles qui tentent de revitaliser le pouvoir démocratique dans la sphère financière et de rendre celle-ci plus abordable aux citoyens.

Le deuxième regroupe des coopératives qui permettent à leurs travailleurs comme à leurs bénéficiaires de participer aux décisions collectives et ainsi d’explorer d’autres rapports au travail ou à la consommation. Elles prennent majoritairement la forme de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), et exercent dans des domaines très divers allant de la distribution à l’habitat en passant par le secteur de l’énergie ou des cabinets comptables.

Des organisations plus disparates constituent le troisième groupe. Il s’agit de living labs, maisons des lanceurs d’alerte, groupes d’entraide mutuelle en psychiatrie ou autres espaces de coworking qui tentent de créer une communauté autour d’un enjeu collectif dont se saisissent leurs membres, dans des logiques d’entraide, de coopération, voire de solidarité.

Le quatrième et dernier groupe relève du partage et de la transmission du savoir et de l’information, qu’il s’agisse des plates-formes alternatives ou des recherches participatives.

Toutes ces alternatives sont habitées par des idéaux de démocratie et de changements économiques et sociaux. Elles se heurtent aux limites de leur mise en œuvre concrète.

Des transformations pas uniquement formelles

Étudier les organisations alternatives, c’est en effet aussi aborder leurs tensions et leurs limites. Deux cas font notamment l’objet d’une comparaison dans notre ouvrage. Au supermarché La Louve, un magasin situé dans le XVIIIe arrondissement de Paris, ce sont les membres de la coopérative qui proposent les produits selon différents critères économiques, sociaux ou environnementaux. Ceux-ci restent en rayon en fonction des chiffres de vente auprès de ces mêmes membres. La SCIC AlterConso à Lyon unit, elle, agriculteurs et consommateurs, tous sociétaires de l’organisation.

Ces initiatives pensent le travail autrement, dans le secteur de la distribution alimentaire. Chacune de ces coopératives propose des formes de travail et de consommation alternatives pour dépasser les limites usuelles du salariat, en particulier les rapports hiérarchiques. La Louve fait travailler ses clients et leur propose en contrepartie des tarifs plus bas, tandis qu’AlterConso inclut ses salariés et ses consommateurs dans ses processus de décisions collectives.

Un des résultats les plus forts de ces études conjointes est de montrer qu’il ne suffit pas de renoncer au contrat de travail salarié pour se débarrasser de ses limites. L’organisation peut répéter aisément des conceptions instrumentales du travail, invisibilisant alors les tensions sous-jacentes. Autrement dit, ce n’est que grâce à une réflexion collective, de fond et permanente qu’elle peut concrètement réinventer le travail.

Contexte institutionnel et contradictions

Deux idées clés émergent de ces études de cas.

Pour transformer les usages, il est nécessaire de cultiver une certaine « orgadiversité », néologisme que nous proposons en référence au concept de biodiversité. Encourager la diversité des organisations alternatives demeure un enjeu contemporain indubitable pour ne pas tourner en rond et pour ne pas répéter en boucle les erreurs de modèles dont on connaît déjà depuis longtemps les limites. C’est l’expérimentation de combinaisons variées de travail, de statuts, de liens, de modes de gouvernance et de financement qui aboutit à faire émerger les alternatives.

Seconde idée, pour être durables, les organisations alternatives doivent se doter de modèles et d’outils de gestion qui leur sont propres. Parce qu’elles prennent leurs distances avec des modèles dominants sans pour autant pouvoir les abandonner radicalement en raison de leur ancrage institutionnel, les organisations alternatives se heurtent nécessairement à des contradictions et des ambiguïtés. L’enjeu pour elles réside dans leur prise en charge en restant alignées avec leurs missions et leurs valeurs.

L’enjeu du contexte institutionnel semble en effet essentiel pour les organisations alternatives comme le montre le cas des mutuelles étudiantes. Malgré des structures et des valeurs bien présentes, les mutuelles étudiantes se sont éloignées radicalement des principes mutualistes et de service public qui avaient présidé à leur fondation. Cet éloignement s’explique par la mise en concurrence des mutuelles entre elles, par le fait d’en avoir créé plusieurs pour proposer un service a priori similaire, à l’opposé de la coopération inscrite dans leurs valeurs.

Les travaux de notre ouvrage montrent, en définitive, qu’il existe une grande diversité d’organisations alternatives qui sont des sources d’inspiration pour innover en matière de transition écologique et sociale. Elles constituent des voies, parmi d’autres, pour fonder de nouveaux imaginaires et construire des futurs plus désirables.


Cet article s’appuie sur l’ouvrage collectif « Organisons l’alternative ! Pratiques de gestion pour une transition écologique et sociale » publié cette année aux éditions EMS et coordonné par Amina Béji-Bécheur, Bénédicte Vidaillet et Fabien Hildwein.The Conversation

Amina Béji-Bécheur, professeure des universités, membre de l'Institut de Recherche en Gestion, Université Gustave Eiffel, Bénédicte Vidaillet, professeure agrégée des universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) et Fabien Hildwein, maître de conférences en sciences de gestion, Université Sorbonne Paris Nord

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.