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Bénédicte Lombart (LIPHA), distinguée pour sa thèse sur les contentions lors des soins en pédiatrie

Publié le 13 décembre 2017

La thèse de Bénédicte Lombart (LIPHA) « De la cécité empathique transitoire à la prudence dans les soins. Au sujet de la contention lors des soins en pédiatrie » vient d’être saluée par le prix de thèse Université Paris-Est. Rencontre avec la lauréate.

Bénédicte Lombart (LIPHA), distinguée pour sa thèse sur les contentions lors des soins en pédiatrie
Bénédicte Lombart (LIPHA), distinguée pour sa thèse sur les contentions lors des soins en pédiatrie
Date(s)

le 8 janvier 2018

1-    Quel est votre parcours universitaire ?

J’ai commencé par une formation d’infirmière qui ne donnait pas accès au grade de licence à l’époque. Cependant, j’ai eu un diplôme de « Cadre de la santé » à l’Ecole des cadres de l’AP-HP de Paris qui m’a permis d’accéder au grade licence. J’ai ensuite fait un master en Philosophie pratique « Ethique médicale » à Marne-la-Vallée, jumelé avec un master recherche la même année. J’ai ensuite candidaté à une offre de financement du cursus doctoral proposée aux infirmiers diplômés d’un master 2 de l’AP-HP et j’ai eu la chance d’obtenir un financement pour 3 ans.

2- Quelles sont les grandes lignes de votre thèse ?

Je me suis interrogée sur l’usage de la force pour réaliser des soins en pédiatrie, plus précisément j’ai questionné le phénomène de la contention lors des soins. En effet cette pratique inaugure un questionnement éthique. On comprend volontiers qu’il existe une mise en tension entre la nécessité de faire les soins et le fait d’agir avec force pour le bien de l’enfant. C’est cette mise en tension que j’ai interrogée dans ma thèse. J’ai donc réalisé une étude qualitative afin de nourrir ma réflexion philosophique. Je suis allée interroger des soignants de  pédiatrie. Lorsqu’on observe le discours des professionnels qui ont participé à cette étude, on s’aperçoit qu’ils font preuve d’empathie à l’égard de l’enfant. Leurs paroles montrent qu’ils ont conscience des besoins spécifiques de l’enfant. Pourtant, quand nous les avons invités à parler de ce qui est difficile lors des soins , notamment lorsque les enfants s’agitent ou refusent les soins et qu’ils faut les contraindre pour réaliser le soin, alors on constate que l’enfant disparaît littéralement du discours. Cela m’a rappelé la disparition des bateaux ou des avions dans le triangle des Bermudes. C’est un peu comme si l’enfant disparaissait du radar émotionnel du soignant le temps de la contention forte, le temps de réaliser le soin. Il y a une sorte de mise entre parenthèse de l’empathie pour produire le soin refusé par l’enfant. C’est ce constat qui m’a amené à proposer le concept de « cécité empathique transitoire » qui éclaire le phénomène de la contention forte lors des soins. Ce concept tente d’illustrer ce qui se produit lorsque les professionnels renoncent à voir la détresse de l’enfant afin de produire les soins. Il y a une forme de priorisation. Le/la soignant.e continue à avoir  à cœur le respect de l’enfant mais la priorité est donnée à la réalisation du geste technique. C’est ce qui prime sur le respect de son refus.

Mon travail porte sur l’injonction de la bio-technicité qui pèse sur les actions quotidiennes des soignants. Le fait de conceptualiser le phénomène de la contention aide  à penser ce qui se produit lors des soins et peut permettre aux professionnel.elle.s de réintroduire leur libre-arbitre dans des circonstances où l’esprit  semble être comme ligoté par l’injonction de la technique.
Au final on s’aperçoit que l’enfant n’est pas le seul à être contraint lors du soin. Le soignant est lui-même contraint de contraindre.

3-    Quels enjeux scientifiques vos travaux soulèvent-ils ?


Pour répondre à cette question des enjeux scientifiques soulevés par ma thèse je m’inspire de la citation de Gaston Bachelard  « Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique.». L’intérêt de ma thèse est de questionner une pratique plutôt banale et fréquente en pédiatrie. Il s’agit d’interroger la légitimité de l’usage de la force. D’un point de vue scientifique, ce questionnement revient sur la capacité à accueillir la parole de l’enfant. En effet, la disqualification du refus de l’enfant lors d’un soin avait très peu fait question. Dans la pratique, l’enfant qui ne parle pas, est celui qui n’a pas de logos (parole, raisonnement). Ce n’est pas parce que l’enfant ne raisonne pas comme un adulte qu’il n’a pas de raison de refuser. On ne s’arrête pas suffisamment sur les raisons du refus.

Les soignant.e.s obéissent à l’injonction de la bio technicité,  impossible à remettre en cause puisqu’elle correspond à une action réalisée pour le bien de l’enfant. Nos bonnes intentions nous tendent un piège et nous font courir le risque de ne pas remettre en question nos pratiques. Cette thèse tend également à être source de propositions. Plusieurs philosophes m’ont aidé à trouver des points d’appuis conceptuels mais également pragmatiques.  C’est en particulier la philosophie aristotélicienne qui a ouvert de nouveaux possibles. En effet, elle nous invite à réfléchir sur la différence entre l’habileté et la prudence ; le/la soignant.e habile est celui qui va user de tous les moyens pour parvenir à ses fins. Le/la prudent.e est celui qui va pondérer les moyens en fonction des fins et qui va remettre en question les fins. On a cette idée de va et vient, de pondération entre les moyens et les fins. Ce qui m’a intéressé, c’est la mise en lumière de la possibilité d’un mouvement dans un espace phénoménologique où l’on se pensait coincé. La philosophie nous invite ainsi à remettre en mouvement notre pensée.

En partant de la notion d’immobilisation, c’est-à-dire de contrainte on s’achemine vers une remise en mouvement. Platon nous donne une piste très explicite pour répondre aux mouvements de l’enfant en lui donnant du mouvement, dans un extrait des Lois « Car lorsque les mères souhaitent endormir leurs enfants qui ont un sommeil difficile, ce n’est pas du repos, mais au contraire du mouvement qu’elles leur donnent, en les balançant sans cesse dans leurs bras ; et au lieu du silence, c’est une mélopée. Disons que, au sens plein du mot, elles enchantent leurs enfants à l’instar des bacchants frénétiques, en employant le mouvement qui unit la danse et le chant. » 

En conclusion, il faut permettre à l’enfant de bouger pour qu’il bouge moins et il faut inviter les professionnels à remettre en mouvement leur libre arbitre dans un contexte où la biotechnologie médicale est de plus en plus prégnante.  Ma thèse a pour objectif d’apporter des réponses cliniques qui correspondent à mon engagement pratique. On peut trouver chez des philosophes des pistes qui permettent de penser la pratique aujourd’hui en 2017 de façon ancrée dans la réalité. C’est ce qu’offre la philosophie pratique.

4-    Pourquoi selon vous votre thèse a-t-elle été saluée par ce prix ?


Je pense que ce qui a joué, c’est le fait que je sois une professionnelle. Je ne suis pas une universitaire. Je suis avant tout une soignante ancrée dans ma pratique et militante. J’ai dépassé cet engagement professionnel en le transcendant par une conceptualisation. J’apporte une réponse conceptuelle à une réalité clinique concrète et très fréquente. Ce sont, je pense, des éclairages novateurs.

5-    Comment qualifieriez-vous l’encadrement doctoral dont vous avez bénéficié ?

Remarquable. Il y a plusieurs éléments positifs. Dans notre Ecole, nous avons un enseignement tous les jeudis soir, ce qui a transformé le lien avec les autres doctorants également. J’ai bénéficié d’un excellent encadrement de la part de mon directeur de thèse, Eric Fiat, qui m’a témoigné une grande confiance. J’ai également eu le soutien des autres enseignants, de mes pairs, les doctorants et collègues en master recherche.

6-    Quels sont vos projets professionnels ?


J’ai déjà un travail. Après l’interruption de mon travail clinique durant les trois années doctorales j’ai repris mes fonctions à l’hôpital avant de soutenir ma thèse. Ce n’était pas si simple car l’idée était de valoriser ce parcours doctoral. J’ai désormais des fonctions de coordinateur paramédical de la recherche en soin au sein des Hôpitaux Universitaires de l’Est Parisien à l’APHP en lien avec mes thématiques professionnelles de prédilection c’est-à-dire la prise en charge de la douleur, les soins palliatifs et l’éthique. Je m’occupe également du pilotage de l’éthique du soin en pratique quotidienne. Il s’agit de faire vivre de façon pragmatique la réflexion éthique auprès des équipes en questionnant ensemble les mises en tension éthique rencontrées au quotidien lors des soins.

Je poursuis par ailleurs mon activité d’enseignement universitaire et des travaux de recherche en collaboration avec le Laboratoire Interdisciplinaire d’Etudes du Politique Hannah Arendt de Paris Est (LIPHA) - EA 7373, le laboratoire dans lequel je suis devenue chercheur associé.